Les mots de Ramuz
Ramuz, La Grande Peur dans la montagne
Le temps, le verbe « aller », la répétition, le cinéma, la métaphysique.
(Quelques pauvres mots pour tenter de dire combien le texte de Ramuz est beau.) :
Ramuz écrit le temps qui passe, et qui s’éprouve dans la nature, au milieu d’elle. Le beau temps, c’est aussi le temps tout court.
(p124) « le beau temps a continué de se tenir au-dessus d’eux ; ils se sont déplacés, un moment encore, sous le beau temps ; puis la fatigue leur est venue ». La matière du temps est en tissu de ciel, de lumière, on la sent à chaque page, sous les doigts, sous les yeux. Les points virgules sont des respirations, l’effort des hommes ; ils disent aussi le temps qui se déroule, qui s’écoule toujours sous l’oeil du ciel immobile ; le temps s’incarne dans les hommes.
Il y a aussi cet emploi du verbe « aller », pour dire le temps : « de nouveau, la belle journée allait, faisant glisser le soleil d’une arête à l’autre, au-dessus de nous, comme le long d’un câble ».(p125) A chaque fois, je m’émerveille devant ces images si claires, fluides, poétiques !
Quand ils rabattent le troupeau « ils sont allés, ils sont allés longtemps » (p122)
Le verbe aller exprime aussi le mouvement du coeur. Quand Joseph pense qu’il aura une lettre de Victorine, parce qu’on est samedi, et que la lettre sera sûrement là avec les provisions, on sent tout le tumulte dans sa poitrine, qui s’anime au fur et à mesure qu’on approche de l’heure où la lettre doit arriver. « il était presque joyeux ; voilà comment va le coeur . Il ne se pressait plus, ayant besoin d’être seul (le contraire d’avant), voilà comment va le coeur » et le paragraphe se termine par « voilà comment va le coeur » ! cette petite phrase est répétée trois fois en peu de lignes : on sent bien l’émotion qui grandit, les mouvements précipités du corps, son agitation, et en même temps, la voix bienveillante de Ramuz qui regarde le jeune homme. Et ce verbe aller, tout nu, tout simple, sans chichis, qui dit la vie qui va... Tout au long du roman, la répétition des mots au coeur de la marche des hommes, de leur souffle, de leur fatigue, le long du câble du soleil.
Les étoiles aussi sont tout près des hommes, elles leur montrent tout l’univers et leur place au milieu de lui : il suffit de les regarder. « Joseph, arrivé là, choisissait un point dans le ciel. Le point qu’il choisissait dans le ciel était juste au-dessus du village ; il n’avait plus ensuite qu’à se laisser tomber de là-haut, droit en bas. ». La grande peur dans la montagne, la peur de la mort, l’incompréhension, la torture. Elle est résumée dans la question poignante de Joseph devant la pensée du corps sans vie de Victorine : « Ce n’est plus elle, non, mon Dieu ! Alors qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? ». C’est comme si une caméra entrait dans la pensée de Joseph : on le sent hésiter, son corps se dirige vers Victorine, et puis il réalise qu’elle est morte, qu’il va vers elle, non, il ne va pas vers elle...
La caméra se déplace dans le livre, c’est la première fois que je sens un regard de réalisateur de film dans le texte d’un roman ! La phrase la plus cinématographique ? voici : « L’angélus du soir s’était mis à sonner, interrompant le bruit des bancs qu’on déplaçait, tandis que les trois hommes qui venaient d’entrer avaient ôté leurs chapeaux, tournant le dos à clou, en sorte qu’on n’a pas pu voir si Clou ôtait le sien, ou non. ». Mais il y aurait encore beaucoup de phrases à citer, il y aurait le texte entier à citer (qu’est-ce que vous attendez ? lisez-le !) beaucoup d’images, de poésie, d’expressions fraîches, de lumières vives, et d’autres plus discrètes, qui luisent doucement à travers les mots, toutes retenues, pudiques, et en même temps, au même moment, simples, simples, toutes simples...
Le temps, le verbe « aller », la répétition, le cinéma, la métaphysique.
(Quelques pauvres mots pour tenter de dire combien le texte de Ramuz est beau.) :
Ramuz écrit le temps qui passe, et qui s’éprouve dans la nature, au milieu d’elle. Le beau temps, c’est aussi le temps tout court.
(p124) « le beau temps a continué de se tenir au-dessus d’eux ; ils se sont déplacés, un moment encore, sous le beau temps ; puis la fatigue leur est venue ». La matière du temps est en tissu de ciel, de lumière, on la sent à chaque page, sous les doigts, sous les yeux. Les points virgules sont des respirations, l’effort des hommes ; ils disent aussi le temps qui se déroule, qui s’écoule toujours sous l’oeil du ciel immobile ; le temps s’incarne dans les hommes.
Il y a aussi cet emploi du verbe « aller », pour dire le temps : « de nouveau, la belle journée allait, faisant glisser le soleil d’une arête à l’autre, au-dessus de nous, comme le long d’un câble ».(p125) A chaque fois, je m’émerveille devant ces images si claires, fluides, poétiques !
Quand ils rabattent le troupeau « ils sont allés, ils sont allés longtemps » (p122)
Le verbe aller exprime aussi le mouvement du coeur. Quand Joseph pense qu’il aura une lettre de Victorine, parce qu’on est samedi, et que la lettre sera sûrement là avec les provisions, on sent tout le tumulte dans sa poitrine, qui s’anime au fur et à mesure qu’on approche de l’heure où la lettre doit arriver. « il était presque joyeux ; voilà comment va le coeur . Il ne se pressait plus, ayant besoin d’être seul (le contraire d’avant), voilà comment va le coeur » et le paragraphe se termine par « voilà comment va le coeur » ! cette petite phrase est répétée trois fois en peu de lignes : on sent bien l’émotion qui grandit, les mouvements précipités du corps, son agitation, et en même temps, la voix bienveillante de Ramuz qui regarde le jeune homme. Et ce verbe aller, tout nu, tout simple, sans chichis, qui dit la vie qui va... Tout au long du roman, la répétition des mots au coeur de la marche des hommes, de leur souffle, de leur fatigue, le long du câble du soleil.
Les étoiles aussi sont tout près des hommes, elles leur montrent tout l’univers et leur place au milieu de lui : il suffit de les regarder. « Joseph, arrivé là, choisissait un point dans le ciel. Le point qu’il choisissait dans le ciel était juste au-dessus du village ; il n’avait plus ensuite qu’à se laisser tomber de là-haut, droit en bas. ». La grande peur dans la montagne, la peur de la mort, l’incompréhension, la torture. Elle est résumée dans la question poignante de Joseph devant la pensée du corps sans vie de Victorine : « Ce n’est plus elle, non, mon Dieu ! Alors qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? ». C’est comme si une caméra entrait dans la pensée de Joseph : on le sent hésiter, son corps se dirige vers Victorine, et puis il réalise qu’elle est morte, qu’il va vers elle, non, il ne va pas vers elle...
La caméra se déplace dans le livre, c’est la première fois que je sens un regard de réalisateur de film dans le texte d’un roman ! La phrase la plus cinématographique ? voici : « L’angélus du soir s’était mis à sonner, interrompant le bruit des bancs qu’on déplaçait, tandis que les trois hommes qui venaient d’entrer avaient ôté leurs chapeaux, tournant le dos à clou, en sorte qu’on n’a pas pu voir si Clou ôtait le sien, ou non. ». Mais il y aurait encore beaucoup de phrases à citer, il y aurait le texte entier à citer (qu’est-ce que vous attendez ? lisez-le !) beaucoup d’images, de poésie, d’expressions fraîches, de lumières vives, et d’autres plus discrètes, qui luisent doucement à travers les mots, toutes retenues, pudiques, et en même temps, au même moment, simples, simples, toutes simples...


1 Comments:
Merci pour ces mots... je ne qualifierais pas le point de vue de "virevoltant", mais je suis d'accord pour dire qu'il se déplace, qu'il se décentre, qu'il donne à penser le mystère de l'altérité, qu'il nous regarde parfois même depuis le grand oeil du ciel...
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