Le voile
Certaines choses qui ont captivé nos sens se développent dans le secret de l'âme, et l'intellect croit les saisir, de même que la personne entre veille et sommeil croit comprendre ce qu'elle a entendu. Il n'en est rien. Le temps passe. Un jour, des images se réveillent que la mémoire a entassées dans ses réserves, et la splendeur et la frayeur dont elles nous ont frappé jadis, se couvrent de mystère. Nous voilà esclaves de celui-ci, qui nous fait sans cesse des signes, nous charme un instant et nous tourmente à souhait, nous privant de la volupté de connaître ce que fut la vérité du moment. Nous avons perdu le don de poser en paix la main sur la terre, de regarder un arbre ou les étoiles sans arrière-pensée.
Qu'ai-je vu d'emblée dans ce bloc de pierre que la patience et la hardiesse des ciseaux avaient rendu tout de souplesse au regard ?
Le voile. Le voile de marbre. Le voile de marbre que l'on eût dit mouillé. Le voile de marbre plié, déplié, se résorbant dans les creux d'un corps captif, d'une subtilité de gaze sur la saillie des veines, si intimes, des membres ou du front ; sur les ressauts du visage vaguement tourné, des genoux fléchis, des pieds à jamais sans sol qui semblent vouloir le tendre, l'étirer, provoquer son glissement, s'en défaire.
J'admirais avec délectation la maîtrise du sculpteur qui, ayant changé en transparence l'opacité de la matière, suscitait l'envie folle d'arracher ce voile qui jouait à masquer la nudité du Christ et ne faisait qu'un avec son corps. Nul artiste ne m'aura donné, jamais, en regard de la technique de Sanmartino dans son Christ voilé de Naples, l'impression d'être allé au-delà du possible.
Hector Bianciotti, _Le pas si lent de l'amour_ , éditions Gallimard, Folio, pp 44-45
Qu'ai-je vu d'emblée dans ce bloc de pierre que la patience et la hardiesse des ciseaux avaient rendu tout de souplesse au regard ?
Le voile. Le voile de marbre. Le voile de marbre que l'on eût dit mouillé. Le voile de marbre plié, déplié, se résorbant dans les creux d'un corps captif, d'une subtilité de gaze sur la saillie des veines, si intimes, des membres ou du front ; sur les ressauts du visage vaguement tourné, des genoux fléchis, des pieds à jamais sans sol qui semblent vouloir le tendre, l'étirer, provoquer son glissement, s'en défaire.
J'admirais avec délectation la maîtrise du sculpteur qui, ayant changé en transparence l'opacité de la matière, suscitait l'envie folle d'arracher ce voile qui jouait à masquer la nudité du Christ et ne faisait qu'un avec son corps. Nul artiste ne m'aura donné, jamais, en regard de la technique de Sanmartino dans son Christ voilé de Naples, l'impression d'être allé au-delà du possible.
Hector Bianciotti, _Le pas si lent de l'amour_ , éditions Gallimard, Folio, pp 44-45


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