samedi 29 août 2009

Dans la longue cage du temps

Elle est arrivée un peu en retard, et je l'ai tout de suite reconnue. Malgré tout ce temps, elle avait gardé cette extraordinaire énergie dans les yeux (des yeux marron foncés, très grands, presque noirs), comme du feu. Les cheveux acajou, assortis à un petit imperméable orange (il y avait eu un petit orage, le café était désert). J'avais eu le temps d'admirer les platanes centenaires de la place, magnifiquement vernis de pluie. Elle m'a parlé de moi tout de suite, et moi j'étais si impressionnée que je ne savais que dire. Mais elle a su me mettre à l'aise, et très vite, l'image que j'avais d'elle, celle d'il y a vingt ans, cette image que j'avais d'elle quand moi-même j'avais vingt ans, cette image s'est peu à peu superposée à sa nouvelle image, et ma propre image d'étudiante s'est superposée (seulement dans ma tête, car elle ne se souvenait sûrement pas de moi) à mon image actuelle. Cela faisait toute une superposition d'images qui se déposaient peu à peu dans la conscience, en même temps que les mots que nous disions : tous ceux que je disais, elle les attrapait doucement au vol, avec bienveillance, et les faisait toujours rebondir en souriant. Elle a laissé échapper une certaine tristesse de partir à la retraite : juste un mot en passant. Elle m'a raccompagnée en voiture jusqu'à la gare routière ; très simplement, elle m'a parlé de ses problèmes de santé qui l'empêchaient de marcher trop vite ; j'ai aussitôt ralenti le pas, évoqué quelques souvenirs . Mais ce n'étaient que mes souvenirs à moi, car elle n'avait pas retenu ces détails-là de ce petit temps passé en commun, il y a plus de vingt ans. Elle m'a dit au revoir, et puis, alors que je marchais hors de la voiture : un large signe de la main, que je lui ai rendu.

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