Les nervures des feuilles
"Le plus marquant de mes souvenirs d'enfance, au point d'une révélation du bonheur, est celui-ci :
Nous étions une troupe d'enfants dans la grande allée du Jardin des Plantes de Montpellier. Je pouvais avoir 5 ou 6 ans. Après des jeux sans but, et ces déplacements à la recherche d'une forme de plaisir qui font tournoyer les gosses dans leur espace, quelqu'un ou quelqu'une qui commandait, eut l'inspiration : nous nous trouvâmes en un moment tous assis sur les bancs qui bordaient l'allée, de bancs en bancs, grappes de cinq ou six petites filles. (Je ne les vois plus bien particulièrement, je ne sais plus s'il y avait là des garçons, mais il devait y avoir mon frère.)Et nous n'étions pas assis dans le sens que propose le banc, mais à rebours et faisant face au dossier : ainsi, il nous servait de pupitre, d'appui. Et sur cet appui, nous appliquions des feuilles de tilleul, chacun et chacune, et minutieusement suivions le tracé des nervures du limbe par de petits trous d'épingles. C'était un atelier d'enfants qui travaillait. C'était une usine de feuilles piquées. La tâche était devant être faite et la même pour tous, et il n'y avait pas à se préoccuper du reste, de ce qu'on ferait après. Je me vois appliquée, sérieuse, toute vouée au but commun, piquant ma feuille, soutenue, encouragée, augmentée par l'application des autres. Première révélation du travail ensemble.
Comment oublier ce bonheur ? Qui comprendra ce qu'il m'aide à comprendre ? Ce jeu sérieux fut l'un des instants parfaits de ma vie, un de ces jours où la vocation de l'être se connaît, est suivie.
Qu'ai-je fait depuis, dans mes laboratoires, que remonter ma vie jusqu'à cet instant-là ? Hélas, les petites filles et les petits garçons n'étaient pas communistes, ni bénédictins. Ils en eurent assez. Je m'éveillais du bonheur, une épingle à la main et une feuille trouée..."
Catherine Pozzi, _Journal 1913-1934_
Nous étions une troupe d'enfants dans la grande allée du Jardin des Plantes de Montpellier. Je pouvais avoir 5 ou 6 ans. Après des jeux sans but, et ces déplacements à la recherche d'une forme de plaisir qui font tournoyer les gosses dans leur espace, quelqu'un ou quelqu'une qui commandait, eut l'inspiration : nous nous trouvâmes en un moment tous assis sur les bancs qui bordaient l'allée, de bancs en bancs, grappes de cinq ou six petites filles. (Je ne les vois plus bien particulièrement, je ne sais plus s'il y avait là des garçons, mais il devait y avoir mon frère.)Et nous n'étions pas assis dans le sens que propose le banc, mais à rebours et faisant face au dossier : ainsi, il nous servait de pupitre, d'appui. Et sur cet appui, nous appliquions des feuilles de tilleul, chacun et chacune, et minutieusement suivions le tracé des nervures du limbe par de petits trous d'épingles. C'était un atelier d'enfants qui travaillait. C'était une usine de feuilles piquées. La tâche était devant être faite et la même pour tous, et il n'y avait pas à se préoccuper du reste, de ce qu'on ferait après. Je me vois appliquée, sérieuse, toute vouée au but commun, piquant ma feuille, soutenue, encouragée, augmentée par l'application des autres. Première révélation du travail ensemble.
Comment oublier ce bonheur ? Qui comprendra ce qu'il m'aide à comprendre ? Ce jeu sérieux fut l'un des instants parfaits de ma vie, un de ces jours où la vocation de l'être se connaît, est suivie.
Qu'ai-je fait depuis, dans mes laboratoires, que remonter ma vie jusqu'à cet instant-là ? Hélas, les petites filles et les petits garçons n'étaient pas communistes, ni bénédictins. Ils en eurent assez. Je m'éveillais du bonheur, une épingle à la main et une feuille trouée..."
Catherine Pozzi, _Journal 1913-1934_
Libellés : Pozzi

