lundi 18 juillet 2005

Les nervures des feuilles

"Le plus marquant de mes souvenirs d'enfance, au point d'une révélation du bonheur, est celui-ci :
Nous étions une troupe d'enfants dans la grande allée du Jardin des Plantes de Montpellier. Je pouvais avoir 5 ou 6 ans. Après des jeux sans but, et ces déplacements à la recherche d'une forme de plaisir qui font tournoyer les gosses dans leur espace, quelqu'un ou quelqu'une qui commandait, eut l'inspiration : nous nous trouvâmes en un moment tous assis sur les bancs qui bordaient l'allée, de bancs en bancs, grappes de cinq ou six petites filles. (Je ne les vois plus bien particulièrement, je ne sais plus s'il y avait là des garçons, mais il devait y avoir mon frère.)Et nous n'étions pas assis dans le sens que propose le banc, mais à rebours et faisant face au dossier : ainsi, il nous servait de pupitre, d'appui. Et sur cet appui, nous appliquions des feuilles de tilleul, chacun et chacune, et minutieusement suivions le tracé des nervures du limbe par de petits trous d'épingles. C'était un atelier d'enfants qui travaillait. C'était une usine de feuilles piquées. La tâche était devant être faite et la même pour tous, et il n'y avait pas à se préoccuper du reste, de ce qu'on ferait après. Je me vois appliquée, sérieuse, toute vouée au but commun, piquant ma feuille, soutenue, encouragée, augmentée par l'application des autres. Première révélation du travail ensemble.
Comment oublier ce bonheur ? Qui comprendra ce qu'il m'aide à comprendre ? Ce jeu sérieux fut l'un des instants parfaits de ma vie, un de ces jours où la vocation de l'être se connaît, est suivie.
Qu'ai-je fait depuis, dans mes laboratoires, que remonter ma vie jusqu'à cet instant-là ? Hélas, les petites filles et les petits garçons n'étaient pas communistes, ni bénédictins. Ils en eurent assez. Je m'éveillais du bonheur, une épingle à la main et une feuille trouée..."

Catherine Pozzi, _Journal 1913-1934_

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lundi 11 juillet 2005

Lendemain de fête

Sous le soleil exactement. C'est le titre de l'exposition. Le lendemain, quelques tableaux restent dans la mémoire... pas tous, pas tous, hélas ! vite vite quelques morceaux de mémoire : la "route en Provence" de Cézanne, un tableau nouveau pour moi (c'est comme une rencontre, un tableau nouveau); on voit d'abord la route claire, tache de lumière, plate, verticale, point de perspective, point de fuite, on est là, dans le présent, un pin à droite, peu de couleurs, le sombre et le clair, le ciel et la route, et c'est tout, on est là.
Un tout petit tableau de Dufy (j'aime bien les petits tableaux, peut-être parce que le regard peut les saisir tout d'un coup, sans bouger le corps) "arbres à l'estaque" : des arbres tellement stylisés, ils sont l'essence des arbres, toutes les essences ! blanc et vert, c'est l'estaque, des formes abstraites, on dirait des crayons !
Les couleurs rousses, orangées, de Derain, l'ombre dense des pinèdes, un vert très foncé, la lumière filtre à peine : troncs bleu foncé !
"Les grands platanes" de Van Gogh : immenses (les personnages sont minuscules à côté d'eux) on n'en voit pas le sommet, on ne voit pas leurs larges feuilles, mais on sent bien l'ombre douce, on la voit par terre, on a envie d'être dessous. Les troncs des platanes, si extraordinaires, des dessins et des couleurs dans tous les sens (ils sont comme ça les platanes, c'est vrai ! leurs troncs sont des paysages, peindre un platane c'est tomber dans un abîme...)

http://www.linternaute.com/sortir/sorties/exposition/sous-le-soleil-exactement/sous-le-soleil-exactement.shtml

et aussi :
http://www.letemps.ch/template/zoom.asp?page=22&article=159589

samedi 9 juillet 2005

Voûtes arcades et pierre rose

C'est à Marseille : un grand bâtiment à plusieurs étages, aux lignes pures. Une vaste cour centrale, et une chapelle-coupole-bateau. On ne la remarque pas tout de suite, la forme de bateau, mais le bitoniau pointu, là...La lumière, la lumière prend toute la place, sur la pierre rose, sur les oliviers (vernis, nets, contre la pierre) qui piquent leurs feuilles bleu-de-gris-vert dans le soleil; tout l'espace se balance au rythme des arcades... le vent circule entre les pierres fraîches. Oui c'est ça, on sent cela : une alternance de soleil qui chauffe la peau, et d'ombre fraîche, épaisse, à l'odeur du passé, qui coule avec le vent, donnant envie de boire. Sur les bâtiments, en fer forgé, on lit les dates des tranches de construction. On monte dans les étages et oh, à chaque grain de pierre, la rétine sursaute ! le rose est plus rose vu d'en haut (mais si) les arcades, les voûtes, la cour, l'air plein de soleil, la perspective, tout est différent à chaque marche, à chaque pas ! par la fenêtre : la cathédrale ! à droite : l'enfilade des voûtes, c'est l'infini; on se retourne et hop : c'est la mer !