dimanche 16 octobre 2005

Il faisait rose

Il faisait rose. Il faisait rose dans le ciel du côté du couchant. Quand on était au pied de l'église, on voyait que sa croix de fer était noire dans ce rose.
En haut du grand clocher de pierre, il y avait la croix de fer; d'abord elle a été noire dans le rose, ce qui faisait qu'on la voyait très bien, puis elle s'est mise à descendre.
On voyait la croix descendre, à mesure qu'on montait; on l'a vue venir contre les rochers, le long desquels elle glissait de haut en bas; elle est venue, ensuite, se mettre devant les forêts, noires comme elle, et elle n'a plus été vue.


Ramuz _La Grande Peur dans la montagne_

dimanche 9 octobre 2005

Je ne parle pas français

But then, quite suddenly, at the bottom of the page, written in green ink, I fell on to that stupid, stale little phrase :"je ne parle pas français".
There ! it had come-- the moment -- the geste! and although I was so ready, it caught me, it tumbled me over; I was simply overwhelmed. And the physical feeling was so curious, so particular. It was as if all of me, except my head and arms, all of me that was under the table, had simply dissolved, melted, turned into water. (...)
I've no patience with people who can't let go of things, who will follow after and cry out. When a thing's gone, it's gone. It's over and done with. Let it go then! Ignore it, and comfort yourself, if you do want comforting, with the thought that you never do recover the same thing that you lose. It's always a new thing. The moment it leaves you it's changed. Why, that's even true of a hat you chase after; and I don't mean superficially-- I mean profoundly speaking... I have made it a rule of my life never to regret and never to look back. Regret is an appalling waste of energy, and no one who intends to be a writer can afford to indulge in it. You can't get in into shape, you can't build on it; it's only good for wallowing in. Looking back, of course, is equally fatal to Art. It's keeping yourself poor. Art can't and won't stand poverty.
Je ne parle pas français. Je ne parle pas français. All the while I wrote that last page my other self has been chasing up and down out in the dark there. It left me just when I began to analyse my grand moment, dashed off distracted, like a lost dog who thinks at last, at last, he hears the familiar step again.

Katherine Mansfield, "Je ne parle pas français", in _Bliss and other stories_

samedi 8 octobre 2005

Le Rayon-Vert

« Avez-vous quelquefois observé le soleil qui se couche sur un horizon de mer ? Oui ! sans doute. L'avez-vous suivi jusqu'au moment où, la partie supérieure de son disque effleurant la ligne d'eau, il va disparaître ? C'est très probable. Mais avez-vous remarqué le phénomène qui se produit à l'instant précis où l'astre radieux lance son dernier rayon, si le ciel, dégagé de brumes, est alors d'une pureté parfaite ? Non ! peut-être. Eh bien, la première fois que vous trouverez l'occasion, — elle se présente très rarement, — de faire cette observation, ce ne sera pas comme on pourrait le croire, un rayon rouge qui viendra frapper la rétine de votre œil, ce sera un rayon « vert », mais d'un vert merveilleux, d'un vert qu'aucun peintre ne peut obtenir sur sa palette, d'un vert dont la nature, ni dans la teinte si variée des végétaux, ni dans la couleur des mers les plus limpides, n'a jamais reproduit la nuance ! S'il y a du vert dans le Paradis, ce ne peut être que ce vert-là, qui est, sans doute, le vrai vert de l'Espérance ! »
Jules Verne _Le Rayon-Vert_

http://www.jeuxdecartes.net/cartes/gallerie/200

dimanche 2 octobre 2005

Festival

Le café Festival porte bien son nom : en face de l’immense fontaine, grandes eaux, oblique lumière à travers, le bruit de tous les mots qui coulent ensemble en conversations doucement entrechoquées--parfois quelques mots plus forts s’échappent, éclaboussent--les couleurs des chemises, vêtements d’été, les filles et leurs jambes de soleil, la musique qui tombe du parasol. On est là : le coeur bat plus vite quand parfois quelqu'un (le patron ?) augmente le son, quand la lumière atteint un angle qui pique, quand l’alcool brûle. Le vendredi après-midi est tiède, le corps lourd de fatigue, les phrases courtes, les yeux flous. Mais quelle mollassonne. Il est là, sur son grand cheval doré, dans son beau manteau de nuit ! et signe à la pointe de l’épée, un W qui veut dire Week-end !